L’idée que la conservation des souvenirs se traduit par des changements physiques ou chimiques durables dans le cerveau est, vous le savez, très ancienne (la fameuse métaphore de l’empreinte dans la cire chez Platon et Aristote, par exemple). Dans la littérature scientifique et philosophique, ces modifications sont aujourd’hui appelées des traces mnésiques ou des engrammes. Les deux expressions sont généralement considérées comme équivalentes.
Cependant, une analyse exploratoire des cooccurrences des mots-clés d’auteurs d’articles portant sur ces thèmes indique que ces descripteurs ne se chevauchent pas. Dit autrement, les deux notions seraient utilisées dans des contextes sémantiques en partie distincts. Celle d’engramme est plus souvent exprimée dans les études portant sur les bases neurophysiologiques (synaptiques, cellulaires) de la mémoire, surtout chez l’animal non humain. Celle de trace mnésique est fréquemment associée aux aspects plus cognitifs et de haut niveau du fonctionnement mnésique. La Figure 1 présente le réseau des cooccurences, obtenu à partir d’une requête sur le Web of Science. Les synonymes ou graphies différentes (par exemple, memory engram, engrams) d’une notion ont été fusionnés avec un terme préférentiel (engram). La visualisation du réseau a été réalisée avec VosViewer.
FIGURE 1. RÉSEAU DES COOCCURRENCES DES MOTS-CLÉS D’AUTEURS CLIQUER SUR L’IMAGE POUR ACCÉDER À LA VERSION DYNAMIQUE DU RÉSEAU
Les mêmes données montrent une utilisation croissante du terme d’engramme à partir des années 2010 (Figure 2). Celle-ci est certainement liée à l’intégration de l’optogénétique dans la trousse à outils des chercheurs en neurobiologie pour l’étude de la mémoire, et à la découverte concomitante des « cellules d’engramme ». Très brièvement, cette méthode consiste à insérer, dans des neurones du cerveau sélectivement ciblés, des gènes codant pour une protéine photosensible, de la classe des opsines, provoquant alors soit une dépolarisation (lumière bleue), soit l’hyperpolarisation (lumière jaune) des neurones. Dans le premier cas, la lumière va activer les neurones, dans le second, elle va les inhiber. L’expérimentateur peut donc contrôler à sa guise le comportement des cellules nerveuses (lire ici une présentation très claire de la technique).
FIGURE 2. ÉVOLUTION TEMPORELLE DES OCCURRENCES DES TERMES TRACE MNÉSIQUE ET ENGRAMME DANS LES MOTS-CLÉS D’AUTEURS CLIQUER SUR L’IMAGE POUR L’AGRANDIR
La frise temporelle ci-dessous propose une sélection, par définition subjective, de dates dans l’histoire de la notion d’engramme, depuis l’invention du terme jusqu’aux résultats récents issus de l’application de l’optogénétique.
UTILISEZ LES COMMANDES DE PAUSE ET DE LECTURE POUR NAVIGUER DANS LA VIDÉO
Vers le milieu des années 1990, le psychologue Michael Anderson et ses collègues ont publié les résultats d’une série d’expériences qui leur ont permis de faire une découverte étonnante : le fait de récupérer sélectivement des souvenirs en mémoire entraîne l’oubli des autres souvenirs associés (Anderson et al., 1994). C’est l’effet d’oubli induit par récupération.
La procédure inventée par les auteurs pour identifier ce phénomène se déroule en quatre étapes. Les participants commencent par étudier des paires de mots constituées chacune du nom et d’un exemplaire d’une catégorie sémantique (exemples : Fruits — Orange ; Fruits — Pomme ; Boissons — Whisky). Huit catégories avec chacune six exemplaires sont utilisées.
Après la phase d’étude, les sujets sont invités à se souvenir d’une partie des exemplaires de certaines catégories (par exemple, de certains exemplaires de la catégorie Fruits, mais d’aucun exemplaire de la catégorie Boissons). Pour ce faire, on leur présente à plusieurs reprises le nom de la catégorie et les deux premières lettres d’un choix d’exemplaires (Orange, mais pas Pomme) qu’ils doivent compléter par un mot étudié (Fruits — Or_______ ?). C’est la phase de pratique de la récupération. Vingt minutes après la fin de cette étape, période pendant laquelle ils effectuent une tâche de distraction, les participants sont invités à se rappeler de l’ensemble des mots étudiés, le nom des catégories servant toujours d’indice.
Le rappel final concerne donc trois types d’exemplaires : ceux revus dans les catégories pratiquées (Cp) dans la deuxième phase de l’expérience (mots Cp+, comme Orange), ceux associés aux catégories pratiquées, mais n’ayant pas bénéficié d’essais supplémentaires de récupération (Cp-, comme Pomme), et enfin ceux associés aux catégories non pratiquées (Cnp, par exemple, Whisky de la catégorie Boissons).
Encadré 1. Procédure de l’oubli induit par récupération
1. Phase d’étude des items 2. Phase de pratique sélective de la récupération 3. Distraction 4. Test final de la mémoire des items étudiés
Les résultats indiquent que les participants se souviennent beaucoup mieux des mots Cp+ (Orange) que des mots Cnp (Whisky). La pratique de la récupération exerce donc un effet facilitateur sur la mémoire des mots Cp+. Les mots Cp- et les mots Cnp n’ayant pas été soumis à cette pratique, on devrait s’attendre à ce que leurs niveaux de rappel soient identiques. Mais ce n’est pas ce qui est observé : les mots Cnp sont mieux rappelés que les mots Cp- ! C’est cette comparaison qui permet de détecter l’oubli induit par récupération. Manifestement, il s’est passé quelque chose entre les mots Cp+ et les mots Cp- pendant la phase de pratique de la récupération.
Durant celle-ci, pour retrouver une information à partir d’un indice (par exemple, retrouver Orange à partir de l’indice Fruits), plusieurs représentations en compétition sont activées en mémoire (Orange, Pomme, Banane, etc.), correspondant aux différents mots étudiés de la catégorie pratiquée. Pour pouvoir sélectionner celle qui correspond à la réponse adéquate (Orange), les représentations compétitrices sont inhibées1, afin de réduire leur pouvoir interférant, et deviennent ensuite inaccessibles. Le phénomène d’oubli par récupération illustre le caractère dynamique du fonctionnement mnésique : l’acte même de recouvrer sélectivement en mémoire des informations réduit l’accès aux autres informations associées.
Encadré 2. L’oubli se transmet socialement
L’oubli induit par récupération s’observe quand des personnes essayent de se souvenir individuellement d’événements, de mots ou de faits. Le phénomène est déjà intrigant en soi, et pourtant, en 2007, Alexandru Cuc et ses collègues ont publié une série de résultats encore plus surprenants (Cuc et al, 2007). Les chercheurs ont constaté qu’une personne qui écoute une autre personne effectuer à voix haute la pratique sélective de récupération manifeste elle aussi par la suite un oubli induit par récupération ! Celui-ci se produit même pour des informations qui n’ont pas été abordées au cours d’une conversation libre par l’un des partenaires ! C’est l’oubli induit par récupération partagé socialement.
L’oubli induit par récupération n’est pas qu’un phénomène de laboratoire, qui se produit quand des expérimentateurs demandent à des étudiants d’université de mémoriser et de se souvenir de paires de mots. À y regarder de plus près, il apparaît clairement que la procédure qui induit l’effet se rencontre dans bien d’autres situations (voir la synthèse des travaux par Storm et al. [2015] et la méta-analyse de Murayama et al. [2014]). Imaginez un policier en train d’interroger un témoin oculaire sur une partie des faits. Ce dernier est-il susceptible d’oublier ensuite les autres faits associés ? Plusieurs recherches indiquent que cette possibilité n’est pas à écarter. Par exemple, dans une étude (Camp et al., 2012), les participants ont visionné l’enregistrement d’un vol d’argent perpétré par deux individus, l’un aux cheveux blonds, l’autre aux cheveux foncés. Puis, ils ont été interrogés sur l’apparence de l’un des deux malfaiteurs (par exemple, l’homme blond), mais seulement sur une partie de ses caractéristiques physiques (cinq questions). Après cela, dix questions portant sur chaque malfaiteur ont été posées au témoin. Pour le malfaiteur ayant fait l’objet d’une pratique de la récupération, cinq questions étaient donc nouvelles. Elles l’étaient toutes pour l’autre malfaiteur.
Les chercheurs ayant conçu l’expérience ont alors constaté que la pratique de la récupération d’une partie des caractéristiques d’un malfaiteur (par exemple, sa coupe de cheveux) a provoqué l’oubli des autres caractéristiques non pratiquées (par exemple, la couleur de son pantalon). Ils ont également observé que l’oubli n’était pas limité aux caractéristiques du malfaiteur sur lequel a porté la pratique sélective, mais concernait aussi les caractéristiques de l’autre malfaiteur similaires aux caractéristiques pratiquées. Ainsi, quand, pendant la phase de pratique, une question portait sur la coupe de cheveux de l’individu blond, les participants ont ensuite oublié la coupe de l’individu aux cheveux foncés !
Encadré 3. Le rat et l’oubli induit par récupération
L’espèce humaine n’a pas le privilège de l’oubli induit par récupération. Des chercheurs (Bekinschtein et al., 2018) ont laissé des rats explorer un environnement contenant deux objets A et B. C’est la phase d’étude ou d’encodage2. Puis, les animaux ont été remis en présence de l’objet A associé à un objet X, puis Y, puis Z, objets qu’ils avaient pu découvrir dans un environnement différent. C’est la phase de pratique de la récupération. Préférant la nouveauté, les rats ont manifesté un plus grand intérêt pour les objets X, Y et Z placés dans ce nouveau contexte que pour l’objet A, ce qui indiquait qu’ils s’étaient bien remémorés ce dernier. Enfin, les rongeurs ont été confrontés à l’objet B associé à un objet C, puis à l’objet A associé à un objet D. Dans ce test final, les rats se sont comportés avec l’objet B comme s’il était nouveau ! Le fait d’avoir sélectivement récupéré l’objet A a provoqué chez eux l’oubli de l’objet B. Que l’oubli induit par récupération soit présent aussi bien chez l’homme que chez le rat suggère que le phénomène pourrait bien avoir une valeur adaptative.
L’expérience qui vient d’être relatée porte sur une situation qui est, certes, moins artificielle que celle d’un apprentissage de mots couplés. Cependant, les chercheurs ont simulé en laboratoire le contexte d’un témoignage oculaire. L’oubli induit par récupération peut-il s’immiscer quand la mémoire s’exerce dans la vie réelle ? Les résultats que s’apprête à publier l’équipe dirigée par Esztel Somos dans le Quarterly Journal of Experimental Psychology permettent de répondre par l’affirmative à cette question.
Les chercheurs ont proposé à des étudiants de participer à une séance de renforcement d’équipe (ou de team building, si vous préférez). Pour ce faire, les participants ont réalisé une première série A de dix jeux dans une pièce d’un bâtiment de leur université. Puis, après avoir changé de bâtiment, une seconde série B de dix jeux leur a été proposée dans une nouvelle pièce. La nature des activités dans les deux pièces était différente, afin que les sujets de l’étude puissent associer type de jeux et pièce dans laquelle ceux-ci ont été joués.
Quarante-huit heures plus tard, les participants se sont rendus, cette fois, au laboratoire de psychologie pour la phase de pratique sélective de la récupération. Pendant quinze minutes, ils devaient décrire en quoi consistait la moitié des jeux de la série A ou la moitié des jeux de la série B, en recevant pour indices des paires Lieu – Nom du jeu. À l’issue de cette phase de l’expérience, les sujets pratiquaient une tâche distractrice pendant vingt minutes, puis étaient invités à se souvenir de l’ensemble des jeux.
Les différentes phases d’une procédure d’oubli induit par récupération sont bien là : certains jeux réalisés dans une pièce ont été soumis à une pratique sélective de la récupération (items Cp+), alors que les autres jeux réalisés dans cette même pièce n’ont pas été soumis à cette pratique supplémentaire (items Cp-). Aucun jeu réalisé dans la seconde pièce n’a subi de pratique de récupération (items Cnp). Comme le montre le graphique ci-dessous, les résultats indiquent un effet typique d’oubli induit par récupération : les participants se sont mieux souvenus des jeux Cp+ que des jeux Cnp ; ils se sont aussi mieux remémorés les jeux Cnp que les jeux Cp-.
FIGURE 1. EFFET D’OUBLI INDUIT PAR RÉCUPÉRATION EN MÉMOIRE AUTOBIOGRAPHIQUE Données de Somos et al. (à paraître)
En quoi cette étude est-elle plus proche de conditions naturelles d’exercice de la mémoire ?
Les participants ont dû se souvenir de faits autobiographiques vécus quarante-huit heures plus tôt, laissant le temps aux souvenirs de se consolider ;
Les jeux se sont déroulés dans des environnements familiers pour les participants et portaient sur des séquences d’activités complexes, réalisées au cours d’une situation naturelle, qui ne leur était apparemment pas inhabituelle ;
Les participants ont été mis au courant que leur mémoire des jeux allait être évaluée seulement au moment de la phase du test final, reproduisant ainsi le fait que la mémorisation d’événements autobiographiques s’effectue le plus souvent de manière incidente, sans intention explicite de vouloir s’en souvenir plus tard.
L’expérience est d’autant plus intéressante que l’oubli de faits autobiographiques a pu être observé dans un contexte naturel, mais contrôlé par les expérimentateurs. En effet, l’une des difficultés majeures dans l’étude de la mémoire autobiographique consiste à pouvoir vérifier les souvenirs rapportés d’événements personnels en dehors de tout contrôle au moment de leur acquisition.
Les auteurs concluent leur travail de la manière suivante :
En conclusion, nous pensons qu’en utilisant des souvenirs pertinents pour soi, intégrés dans une base de connaissances autobiographiques organisée et interconnectée, cette étude a démontré que [l’oubli induit par récupération] joue un rôle pour déterminer les souvenirs autobiographiques qui seront remémorés et ceux qui ne le seront pas.
Somos et al. (à paraître, traduction personnelle)
Autrement dit, ce dont vous vous souviendrez de votre vie dépendra, en partie, tout du moins, des souvenirs autobiographiques dont vous vous êtes déjà souvenus dans les minutes précédentes.
Encadré 4. Les propriétés de l’oubli induit par récupération
Selon Anderson (2003 ; 2020), l’oubli induit par récupération présenterait les propriétés suivantes :
Indépendance à l’indice. Les items Cp- restent inaccessibles même quand d’autres indices que le nom de la catégorie à laquelle ils ont été associés pendant l’étude sont utilisés, indices qui devraient pourtant aider à les retrouver. Ce phénomène prouverait que ce sont bien les souvenirs des items Cp- qui sont inhibés, et non l’association entre ces items et l’indice original.
Spécificité de la récupération. La récupération en mémoire à long terme des items Cp+ parmi des représentations compétitrices Cp- est nécessaire pour établir l’oubli induit par récupération. Par exemple, réétudier sélectivement certaines paires de mots intactes (Fruits — Orange), à la place de la pratique de la récupération, ne provoque pas d’oubli induit par récupération.
Dépendance à l’interférence. L’interférence avec les souvenirs en compétition est nécessaire. Par exemple, les compétiteurs fréquents dans une langue (comme Banane) sont plus facilement soumis à un oubli induit par récupération que les compétiteurs peu fréquents (Goyave), car ils occasionnent un niveau d’interférence plus élevé.
Indépendance au renforcement (strength). Réétudier sélectivement des paires de mots intactes (Fruits — Orange), les renforçant ainsi en mémoire, mais sans récupération compétitive, ne provoque pas d’oubli induit par récupération. En revanche, celui-ci s’installe même quand, pendant la phase de pratique de la récupération, les sujets sont confrontés à des paires de mots impossibles (par exemple, Fruits — Lu_______ ?, sachant qu’aucun mot étudié de la catégorie Fruits ne commence par ces deux lettres).
Dépendance attentionnelle. L’inhibition des souvenirs en compétition repose sur un mécanisme actif de contrôle attentionnel. Par exemple, si la pratique de la récupération s’effectue sous attention divisée (le sujet effectue une autre tâche en même temps), l’oubli induit par récupération est réduit. Les études d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle indiquent une activation du cortex préfrontal ventrolatéral et du cortex cingulaire antérieur pendant la phase de pratique de la récupération. Ces régions sont connues pour être impliquées dans les activités de contrôle cognitif et de résolution de conflit.
Ces propriétés font débat au sein de la communauté scientifique et continuent de faire l’objet de recherches empiriques (Raaijmakers, 2018). En particulier, l’explication de l’oubli induit par récupération en invoquant le mécanisme d’inhibition est une position critiquée (MacLeod et al., 2003).
Références citées
Anderson, M. C. (2003). Rethinking interference theory: Executive control and the mechanisms of forgetting. Journal of Memory and Language, 49(4), 415–445. https://doi.org/10.1016/j.jml.2003.08.006
Anderson, M., C. (2020). Incidental forgetting. In A. Baddeley, M. W. Eysenck, & M. C. Anderson (Eds.), Memory (pp. 277–313). Psychology Press.
Anderson, M. C., Bjork, R. A., & Bjork, E. L. (1994). Remembering can cause forgetting: Retrieval dynamics in long-term memory. Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, 20(5), 1063–1087. psyh. https://doi.org/10.1037/0278-7393.20.5.1063
Bekinschtein, P., Weisstaub, N. V., Gallo, F., Renner, M., & Anderson, M. C. (2018). A retrieval-specific mechanism of adaptive forgetting in the mammalian brain. Nature Communications, 9(1), 4660. https://doi.org/10.1038/s41467-018-07128-7
Camp, G., Wesstein, H., & Bruin, A. B. H. (2012). Can questioning induce forgetting? Retrieval-induced forgetting of eyewitness information. Applied Cognitive Psychology, 26(3), 431–435. https://doi.org/10.1002/acp.2815
Cuc, A., Koppel, J., & Hirst, W. (2007). Silence is not golden: A case for socially shared retrieval-induced forgetting. Psychological Science, 18(8), 727–733. https://doi.org/10.1111/j.1467-9280.2007.01967.x
MacLeod, C. M., Dodd, M. D., Sheard, E. D., Wilson, D. E., & Bibi, U. (2003). In opposition to inhibition. In B. H. Ross (Ed.), The psychology of learning and motivation: Advances in research and theory (Vol. 43, pp. 163–214). Elsevier. https://doi.org/10.1016/S0079-7421(03)01014-4
Murayama, K., Miyatsu, T., Buchli, D., & Storm, B. (2014). Forgetting as a consequence of retrieval: A meta-analytic review of retrieval-induced forgetting. Psychological Bulletin, 140, 1383–1409. https://doi.org/10.1037/a0037505
Raaijmakers, J. G. W. (2018). Inhibition in memory. In J. H. Wixted (Ed.), Stevens’ Handbook of Experimental Psychology and Cognitive Neuroscience (pp. 251–284). John Wiley & Sons, Ltd. https://doi.org/10.1002/9781119170174.epcn108
Somos, E., Mazzoni, G., Gatti, D., & Jellema, T. (à paraître). “Be careful what you recall”: Retrieval-induced forgetting of genuine real-life autobiographical memories. Quarterly Journal of Experimental Psychology, 17470218221078500. https://doi.org/10.1177/17470218221078499
Storm, B., Angello, G., Buchli, D., Little, J., & Nestojko, J. (2015). A review of retrieval-induced forgetting in the contexts of learning, eyewitness memory, social cognition, autobiographical memory, and creative cognition. In B. H. Ross (Ed.), ThePsychology of Learning and Motivation — Advances in Research and Theory (Vol. 62, pp. 141–194). https://doi.org/10.1016/bs.plm.2014.09.005
1. L’intervention d’un processus d’inhibition est l’une des options théoriques invoquées pour expliquer le phénomène d’oubli induit par récupération (voir Raaijmakers [2018] pour une revue critique de cette approche).
2. J’ai simplifié la présentation de la procédure expérimentale. En fait, deux conditions de contrôle avaient permis aux chercheurs d’écarter l’idée que les résultats obtenus auraient pu être la conséquence du passage du temps ou d’un phénomène d’interférence.
Selon l’orthodoxie cognitiviste, la cognition consiste en la manipulation, à l’aide de règles, de symboles amodaux et abstraits, symboles dont la relation avec le monde qu’ils représentent est arbitraire. C’est donc essentiellement dans le cerveau que les activités cognitives se déploient, entre les entrées sensorielles et les sorties motrices. En bref, la cognition, c’est de la computation interne.
Mais, depuis une trentaine d’années, une nouvelle manière d’aborder la cognition a émergé, celle de la cognition dite incarnée. Certains y ont vu, bien sûr, une sorte de révolution copernicienne, ou même un changement de paradigme, au sens kuhnien, dans les sciences de l’esprit et du comportement, en intelligence artificielle et robotique. Même le traitement automatique du langage s’inscrit désormais dans ce courant de pensée.
À mon avis, le concept de cognition incarnée englobe des approches qui ne forment pas nécessairement un champ de recherche cohérent. Cependant, ce qui les unit, c’est l’idée que le corps, et pas seulement le cerveau, joue un rôle crucial dans la cognition à travers ses interactions avec l’environnement. Par conséquent, les connaissances sont profondément enracinées dans nos expériences sensori-motrices. Par exemple, étant gaucher, il est possible que mon système conceptuel et mes préférences diffèrent en partie de ceux d’un droitier, car nos corps n’agissent pas de la même manière : corps différents, esprits différents, paraît-il !
Les courants de la cognition incarnée ont ouvert la voie à de nouvelles découvertes et à des tentatives renouvelées pour comprendre comment nous appréhendons le monde à travers notre corps et ses actions. Ils conduisent également à reconsidérer les catégories classiques de la psychologie cognitive, telles que la perception, la mémoire, le langage, l’émotion et la motricité, ainsi que leurs frontières. Cet aspect du programme de recherche est particulièrement stimulant.
Cependant, ces avancées ne sont pas sans difficultés. Les points de discorde entre partisans et sceptiques sont nombreux. Par exemple, quelle place accorder aux représentations mentales ? Quel est leur format ? Quel statut accorder aux concepts abstraits ? Quels est la marque de la cognition ? Jusqu’où la cognition peut-elle s’étendre, dans le corps et au-delà, dans l’environnement physique ? L’action est-elle toujours la source des connaissances ? La cognition peut-elle être non computationnelle ?
Certaines de ces questions suscitent des débats au sein même des sciences cognitives incarnées. Par exemple, une version « indulgente » de ces disciplines admet l’existence d’une forme de représentation mentale, celle qui conserve les propriétés sensorimotrices d’une expérience. Une autre version, qui se revendique parfois explicitement comme étant radicale, rejette toute idée de représentationnalisme.
Par ailleurs, plusieurs résultats empiriques, considérés comme des appuis importants de l’approche incarnée, sont soumis à des problèmes de réplication (voir aussi, Machery, 2024). C’est le cas de l’effet de compatibilité motrice (en anglais, action-sentence compatibility effect – ACE). Cet effet est censé apparaître quand le temps de réaction pour décider si une phrase a un sens ou non est plus rapide quand l’action décrite par la phrase (ouvrir un tiroir) est compatible avec l’action corporelle réalisée par le participant pour répondre (effectuer un mouvement vers soi en appuyant sur un bouton à proximité) par rapport à une action incompatible (effectuer un mouvement hors soi en appuyant sur un bouton éloigné). L’explication de ce résultat, sous l’angle de la cognition incarnée, suppose que la compréhension d’une phrase passe par la simulation motrice de l’action qu’elle formule.
La notion s’inscrit dans un réseau d’expressions apparentées, ce qui pose des défis de clarification conceptuelle : cognition distribuée, énactive, imbriquée, située, enracinée, projetée ou encore étendue.
Quoi qu’il en soit, il est difficile aujourd’hui de faire l’impasse sur ce courant de pensée. Je propose, ci-dessous, une bibliographie — excessivement — sélective pour s’initier à la chose. À quelques exceptions près, j’ai retenu des articles et ouvrages récents d’introduction générale. Ces textes pourront aussi servir de points d’entrée pour celles et ceux qui souhaiteraient approfondir, par la suite, des thèmes plus spécialisés (concepts, mémoire, langage, émotion, etc.).
En français
Brouillet, D. (2019). Agir pour connaître. Presses Universitaires de Grenoble. Lien.
Coello, Y. (2024). Corps, cerveau et processus mentaux : les fondements sensorimoteurs de la cognition. Dunod. Lien.
Di Liberti, G. & Léger, P. (Éds). (2022). La cognition incarnée : un programme de recherche entre psychologie et philosophie. Mimesis. Lien.
Dokic, J., & Perrin, D. (Éds.). (2018). La cognition incarnée. Recherches sur la philosophie et le langage, 33. Vrin. Lien.
Varela, F. J., Thomson, E., & Rosch, E. (1993). L’inscription corporelle de l’esprit : sciences cognitives et expérience humaine2 Seuil. Lien.
Versace, R., Brouillet, D., & Vallet, G. T. (2018). Cognition incarnée: une cognition située et projetée. Mardaga. Lien.
Caramazza, A., Anzellotti, S., Strnad, L., & Lingnau, A. (2014). Embodied cognition and mirror neurons: A critical assessment. Annual Review of Neuroscience, 37(1), 1–15. https://doi.org/10.1146/annurev-neuro-071013-013950
Goldinger, S. D., Papesh, M. H., Barnhart, A. S., Hansen, W. A., & Hout, M. C. (2016). The poverty of embodied cognition. Psychonomic Bulletin & Review, 23(4), 959‑978. https://doi.org/10.3758/s13423-015-0860-1
Mahon, B. Z. (2015). The burden of embodied cognition. Canadian Journal of Experimental Psychology/Revue canadienne de psychologie expérimentale, 69(2), 172‑178. https://doi.org/10.1037/cep0000060. Une traduction en français de cet article se trouve dans Dokic & Perrin (2017), cité plus haut, ainsi que celle des autres textes du débat entre Mahon et Glenberg.
Mahon, B. Z., & Caramazza, A. (2008). A critical look at the embodied cognition hypothesis and a new proposal for grounding conceptual content. Journal of Physiology-Paris, 102(1‑3), 59‑70. https://doi.org/10.1016/j.jphysparis.2008.03.004
Zwaan, R. A. (2021). Two challenges to “embodied cognition” research and how to overcome them. Journal of Cognition, 4(1), 14. https://doi.org/10.5334/joc.151
Les chercheurs spécialistes de la cognition incarnée font souvent appel à la modélisation par les systèmes dynamiques. La présentation, non technique, de ces systèmes par Timothy van Gelder (1997) est, à mon avis, extrêmement claire. Elle est traduite en français dans :
van Gelder, T. (1997/2003). Dynamique et cognition. In D. Frisette, & P. Poirier (Éds.), Philosophie de l’esprit : problèmes et perspectives (pp. 329-367). Vrin. Lien.
La psychologie écologique de la perception de James J. Gibson a également exercé une influence considérable sur le développement de l’idée d’incarnation en sciences cognitives3. On trouvera, en français, une présentation de la théorie, et de travaux qui s’en inspirent plus ou moins directement, dans :
Bruce, V. & Green, P. (1993). La perception visuelle : physiologie, psychologie et écologie. Presses Universitaires de Grenoble. Lien.
Chong, I., & Proctor, R. W. (2020). On the evolution of a radical concept: Affordances according to Gibson and their subsequent use and development. Perspectives on Psychological Science, 15(1), 117–132. https://doi.org/10.1177/1745691619868207
Heras-Escribano, M. (2026). Affordances. In T. Nonaka, M. Segundo-Ortin, V. Romero, & J. B. Wagman (Eds.), The Routledge International Handbook of Ecological Psychology (pp. 65–82). Routledge.
Luyat, M., & Regia-Corte, T. (2009). Les affordances : de James Jerome Gibson aux formalisations récentes du concept. L’Année Psychologique, 109(02), 297. https://doi.org/10.4074/S000350330900205X
Niveleau, C.-É. (2006). Le concept gibsonien d’affordance : entre filiation, rupture et reconstruction conceptuelle. Intellectica, 43(1), 159–199. https://doi.org/10.3406/intel.2006.1341
Les réalisations en robotique de Rodney Brooks sont aussi une source importante d’inspiration. On peut se tourner, par exemple, vers :
Le philosophe Andy Clark a consacré de nombreux textes dans lesquels il défend l’idée que la cognition s’étend dans le corps et dans l’environnement physique. Selon lui, nous serions même devenus des cyborgs, tellement nous sommes couplés à la technologie et aux outils externes. Un article classique et fondateur sur le sujet, qui contient la fameuse expérience de pensée d’Inga et Otto :
J’ai choisi cette photo pour illustrer la métaphore de la danse qu’utilise le philosophe Alva Noë pour exprimer l’idée que la conscience n’est pas un processus interne propre au cerveau. Elle relève aussi, selon lui, d’une sorte d’harmonisation (attunement) dynamique avec l’environnement du danseur par les actions de son corps.
Notes
1. Certains de ces adjectifs sont quelquefois réunis sous les appellations de 4E cognition ou 4E cognitive science, pour Embodied, Embedded, Extended et Enacted (Alexander, à paraître).
2. Il s’agit de la traduction française de l’ouvrage de Varela et de ses collaborateurs, initialement paru en anglais en 1991, et dont une édition révisée a été publiée en 2017. Lien.
3. Une traduction en français de l’ouvrage classique de Gibson, The ecological approach to visual perception (1979) semble aujourd’hui être épuisée.
4. Le néologisme anglais affordance, créé par Gibson à partir du verbe to afford, est généralement conservé en français. Il est parfois traduit par offrande ou invite.
En 2001, le psychologue Daniel Schacter publiait un ouvrage qui allait devenir un classique de la littérature sur la mémoire. Dans The seven sins of memory: How the minds forgets and remembers1, le chercheur américain, de l’université Harvard, offrait une remarquable et accessible synthèse de la recherche scientifique sur ce qu’il appelle les péchés de la mémoire, c’est-à-dire les erreurs, distorsions et autres calamités qui affectent le fonctionnement mnésique.
Deux décennies plus tard, Daniel Schacter nous propose une mise à jour de son livre (Schacter, 2021). L’essentiel des nouveautés est aussi exposé dans Schacter (2022). Les péchés sont toujours au nombre de sept — évidemment ! — et classés dans deux grandes catégories : les péchés d’omission et de commission (Figure 1).
Figure 1. CLASSIFICATION DES PÉCHÉS DE LA MÉMOIRE SELON SCHACTER (2021)
Vous êtes un pécheur par omission chaque fois que se manifeste l’oubli. Ainsi, le péché de fugacité se manifeste par un oubli des choses avec le temps ; le péché d’absence est la conséquence de votre attention qui vous joue parfois des tours, et vous empêche de stocker certaines informations parce que vous avez été distrait ; et celui de blocage rend impossible l’accès, au moins temporairement, à certains souvenirs qui sont pourtant stockés dans votre mémoire, comme dans l’expérience du mot sur le bout de la langue.
Vous péchez par commission quand vous vous souvenez à tort d’évènements qui ne se sont jamais produits, quand vous vous souvenez du passé de manière erronée ou quand des souvenirs reviennent à votre esprit de façon persistante. Le péché de méprise consiste ainsi à attribuer un souvenir à une mauvaise source (par exemple, vous pensez avoir réellement vécu une expérience, alors que vous l’aviez, en fait, seulement imaginée : vous attribuez à tort à la réalité un souvenir qui découle de votre imagination) ; celui de suggestibilité se manifeste quand vous êtes exposé à des suggestions et à de fausses informations et que vous les intégrez ensuite dans vos souvenirs des événements ; le péché de biais consiste à se souvenir d’expériences passées en les teintant de vos connaissances, croyances, émotions, idées ou opinions du moment présent. Le péché de persistance correspond à l’intrusion involontaire et récurrente de souvenirs, tout particulièrement de vécus traumatiques, dans la conscience.
Dans le dernier chapitre du livre, Daniel Schacter tente de montrer que ces vices sont, en fait, des sous-produits d’un système mnésique qui nous permet, par ailleurs, de fonctionner de manière adaptée. Selon les termes de l’auteur, les péchés de la mémoire sont aussi ses vertus : des mécanismes qui nous rendent de fiers services la plupart du temps peuvent nous jouer de mauvais tours dans certaines circonstances.
Par exemple, si oublier des souvenirs peut parfois nous embarrasser, dans le même temps, conserver en mémoire des informations devenues obsolètes est inutile . Dans la nouvelle édition de l’ouvrage, l’auteur en profite, notamment, pour explorer les travaux récents qui se sont penchés sur un groupe restreint de personnes disposant d’une mémoire autobiographique exceptionnelle, leur permettant de se remémorer dans le détail leur passé lointain. Il s’agit, ni plus ni moins, d’un phénomène d’antifugacité. Ce flux de souvenirs autobiographiques, qui submerge souvent leur esprit, n’est pas forcément bien supporté par ces individus, dits hyperthymésiques. Comme l’homme d’État athénien Thémistocle (524-459 av. J.-C.), lui-même doté d’une excellente mémoire, peut-être auraient-ils préféré savoir comment oublier !
Dans un article paru dans la revue Memory, Alan Baddeley, autre grande figure de la recherche sur la mémoire, réagit sur la manière dont Daniel Schacter, et bon nombre de chercheurs contemporains, travaillent sur nos capacités mnésiques (Baddeley, 2022). Le titre de l’article : L’étude de la mémoire se préoccupe-t-elle indûment de ses péchés ?
Le psychologue britannique reconnaît, bien sûr, l’intérêt d’étudier les lacunes de la mémoire. Ce qu’il conteste, en revanche, c’est le fait de négliger les circonstances qui font que celle-ci est souvent performante, en insistant plutôt sur l’analyse de sa faillibilité. L’auteur relate ainsi des travaux qui montrent que, si avec le temps, les personnes oublient bien des détails du passé, les souvenirs qu’ils récupèrent restent pourtant extrêmement précis. Ironie de l’histoire, des experts de la mémoire se sont montrés plutôt pessimistes quand il leur a été demandé de prédire l’exactitude des souvenirs !
Le pessimisme conduit au scepticisme
Le pessimisme affiché par certains experts sur le fonctionnement de la mémoire peut avoir des conséquences néfastes. Une revue de la littérature expérimentale révèle que la présence d’un expert de la mémoire lors d’un procès tend à rendre les jurés plus sceptiques quant à la fiabilité des témoignages oculaires (Martire & Kemp, 2011). En conséquence, ils sont moins enclins à condamner l’accusé, même lorsque les preuves semblent accablantes (Leippe et al., 2004). Or, l’objectif d’un expert de la mémoire n’est pas de semer le doute systématique sur la valeur des preuves, mais plutôt d’aider les jurés à distinguer les preuves fiables de celles qui ne le sont pas (Martire & Kemp, 2011 ; Wise & Kemp, 2020).
L’oubli ne constitue pas forcément, selon Baddeley, un péché de la mémoire. Bien au contraire, il en est régulièrement l’allié : il permet de filtrer et de trier les souvenirs, de les organiser et de les prioriser (voir aussi, par exemple, Bjork et Bjork, 2019). Rien de bien nouveau, après tout. En 1881, le français Théodule Ribot suggérait déjà que :
[…] une condition de la mémoire, c’est l’oubli. Sans l’oubli total d’un nombre prodigieux d’états de conscience et l’oubli momentané d’un grand nombre, nous ne pourrions nous souvenir. L’oubli, sauf dans certains cas, n’est donc pas une maladie de la mémoire, mais une condition de sa santé et de sa vie.
Ribot (1881/1929), p. 45-46.
Ce sont souvent des considérations pratiques qui ont stimulé les recherches sur les faux pas mnésiques. Les problèmes liés au recueil des témoignages oculaires et à la mémoire d’abus sexuels infantiles sont à la source des travaux sur les faux souvenirs. Ces recherches ont, fort heureusement, conduit à des propositions pour réformer la manière dont les auditions doivent être menées dans un contexte légal.
Cependant, poursuit Alan Baddeley, ces situations sont justement celles qui maximisent, en quelque sorte, la susceptibilité aux erreurs mnésiques (insistance pour retrouver des détails critiques, pression sociale sur le témoin à se souvenir des faits, etc.). Généraliser les résultats obtenus dans ces conditions très particulières au fonctionnement de la mémoire au quotidien n’est peut-être pas approprié, conclut-il.
Alors, péchés ou vertus de la mémoire ? Pour Alan Baddeley, la réponse est claire : la mémoire est « un système dont les vertus l’emportent largement sur ses péchés ». En utilisant une terminologie qui place les erreurs mnésiques sous l’angle de la transgression, Daniel Schacter nous suggère que ces phénomènes sont surtout un coût pour notre système cognitif, alors qu’ils peuvent être bénéfiques selon les tâches (voir aussi Whitehead et Marsh, 2022).
La mémoire est « un système dont les vertus l’emportent largement sur ses péchés »
(baddeley, 2022)
Par ailleurs, les études à partir desquelles Daniel Schacter élabore sa vision des calamités de la mémoire ont été principalement conduites auprès de personnes issues de sociétés occidentales, éduquées (généralement, des étudiants d’université), industrialisées, riches et démocratiques, désignées dans la littérature en anglais par l’acronyme WEIRD pour Western, Educated, Industrialized, Rich, and Democratic (Oliveira & Baggs, 2023). Dans une revue récente de la littérature, Vredeveldt & de Bruïne (2022) montrent pourtant que la culture façonne le fonctionnement de la mémoire, par exemple, selon la nature collectiviste ou individualiste des sociétés ou selon la distance vis-à-vis du pouvoir, c’est-à-dire le degré avec lequel les personnes acceptent une distribution hiérarchique de celui-ci. Analysant les péchés de la mémoire sous l’angle de ces différences culturelles, leur conclusion est la suivante :
Notre synthèse montre que la culture a une profonde influence sur ce qui est oublié (fugacité), sur ce à quoi on prête attention en premier lieu (absence), sur les informations externes qui sont incorporées dans la mémoire (méprise et suggestibilité), sur la façon dont les souvenirs sont colorés par des stéréotypes (biais) et sur la façon dont les traumatismes affectent la mémoire (persistance). Le seul péché de mémoire qui semble être universellement vécu dans toutes les cultures et même décrit de manière identique dans la plupart des langues est le blocage (plus précisément, le phénomène du mot sur le bout de la langue).
Vredeveldt & de Bruïne (2022, p. 468, traduction personnelle).
En outre, dans bien des cas, c’est une conjonction de péchés qui conduit notre mémoire à flancher. La taxonomie de Schacter n’exprime pas ces interactions (Whitehead & Marsh, 2022).
Pour terminer, j’ai très envie d’établir un parallèle — peut-être à tort — entre ce qui se passe dans le domaine de la mémoire et un autre champ de recherche, celui du raisonnement (voir Baratgin, 2018, et Houdé, 2014, pour des revues du domaine).
Un peu comme avec l’image devenue dominante d’une mémoire qui serait foncièrement bancale (et qu’Alan Baddeley souhaite donc nuancer), l’idée qui émerge aujourd’hui est que, non, mon pauvre Aristote, l’Homme ne serait en rien un animal rationnel (Evans, 2021 ; Stich, 2003) ! Il apparaît désormais comme un concentré de biais cognitifs quand il essaye de réfléchir. Ces biais se manifestent, chez un grand nombre de personnes, par des écarts systématiques par rapport aux normes de la logique et aux lois de la probabilité.
La liste de ces erreurs de raisonnement ne cesse de s’allonger. Une véritable « industrie » des biais cognitifs s’est développée, en particulier à propos du biais de confirmation, étudié sous le prisme de la fameuse tâche de sélection de Wason (Mercier & Sperber, 2021).
Le philosophe Pascal Engel (1996 ; 2020) propose une analyse de ces travaux qui ne manque pas de piquant. Il constate que les psychologues sont particulièrement doués pour inventer des situations expérimentales artificielles qui mettent à mal nos capacités de raisonnement. Mais il suffit de modifier le contenu de ces tâches, par exemple en le rendant plus concret ou en formulant un problème probabiliste sous forme fréquentiste, pour que les erreurs de raisonnement deviennent tout à coup moins courantes.
Les erreurs de raisonnement sont seulement des artefacts de l’expérimentateur quand il choisit la mauvaise norme de rationalité. […] Toutes proportions gardées, cela revient à adopter, sur les illusions cognitives, une position qui ressemble à celle que Gibson avait au sujet des illusions perceptives : l’esprit n’a pas d’illusions, il perçoit correctement l’environnement selon des principes « écologiques », ce ne sont que des psychologues habiles qui forgent de toutes pièces des illusions en montant des dispositifs destinés à piéger le système perceptif dans des conditions non écologiques.
Engel (1996, p.316).
Le psychologue Steven Pinker ne dit pas autre chose : « lorsqu’on leur demande de résoudre des problèmes plus proches de leur réalité quotidienne, et présentés comme ceux qu’ils rencontrent naturellement dans le monde, les gens ne sont pas aussi nigauds qu’ils en ont l’air » (Pinker, 2021, p. 14).
Les couacs dans le raisonnement nous ont parfois été survendus comme une preuve irrévocable de l’irrationalité humaine. Mais au bout du compte, Aristote avait peut-être raison (Bloom, 2023). Et nous ne sommes certainement pas non plus de complets nigauds quand nous exerçons notre mémoire !
Baratgin, J. (2018). Raisonnement. In T. Collins, D. Andler, & C. Tallon-Baudry (Eds.), La cognition : du neurone à la société (p. 458‑479). Gallimard.
Bloom, P. (2023). Psych: The story of the human mind. Ecco.
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Engel, P. (2020). Manuel rationaliste de survie. Agone.
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Houdé, O. (2014). Le raisonnement. Presses Universitaires de France.
Leippe, M. R., Eisenstadt, D., Rauch, S. M., & Seib, H. M. (2004). Timing of eyewitness expert testimony, jurors’ need for cognition, and case strength as determinants of trial verdicts. Journal of Applied Psychology, 89(3), 524–541. https://doi.org/10.1037/0021-9010.89.3.524
Martire, K. A., & Kemp, R. I. (2011). Can experts help jurors to evaluate eyewitness evidence? A review of eyewitness expert effects. Legal & Criminological Psychology, 16(1), 24–36. https://doi.org/10.1348/135532509X477225
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Vredeveldt, A., & de Bruïne, G. (2022). Not universally sinful : Cultural aspects of memory sins. Journal of Applied Research in Memory and Cognition, 11(4), 465‑470. https://doi.org/10.1037/mac0000089
Whitehead, P. S., & Marsh, E. J. (2022). Reforming the seven sins of memory to emphasize interactions and adaptiveness. Journal of Applied Research in Memory and Cognition, 11(4), 482‑484. https://doi.org/10.1037/mac0000093
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La production scientifique sur les faux souvenirs, et autres distorsions de la mémoire, s’est accélérée dans les années 1990, à partir du moment où la fameuse « guerre des souvenirs » a été déclarée. Ce conflit, souvent vif, opposait deux camps. Un groupe de belligérants défendait l’idée que des souvenirs infantiles, généralement de nature traumatique, pouvaient faire l’objet d’amnésie. Néanmoins, à l’aide de techniques thérapeutiques appropriées, ces souvenirs pouvaient regagner la surface et aider les patients à aller mieux.
L’autre groupe se montrait particulièrement suspicieux sur les mécanismes invoqués par les défenseurs des souvenirs retrouvés, mais aussi sur les procédures thérapeutiques employées. Celles-ci étaient accusées d’être suggestives et de favoriser ainsi la formation de faux souvenirs portant sur les évènements prétendument recouvrés.
Avec souvent beaucoup d’ingéniosité, les chercheurs se revendiquant de ce mouvement ont commencé à imaginer des protocoles expérimentaux afin d’étudier les conditions dans lesquelles se forment les faux souvenirs. La recherche se poursuit toujours depuis, parfois avec des hauts et des bas, comme le confirme le graphique que voici :
Graphique 1. Évolution du nombre d’articles sur les faux souvenirs depuis 1970 (source des données : Web Of Science). (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)
J’ai consigné, dans la frise temporelle ci-dessous, des repères importants dans l’histoire scientifique des faux souvenirs, depuis les années 1970 jusqu’à nos jours. Bien sûr, dans ce genre d’exercice, la règle est de faire des choix, et donc, d’être sélectif et subjectif. La règle est bien respectée : certaines et certains d’entre vous vont, probablement, s’étonner de la présence de travaux qui leur paraissent anecdotiques ou de l’absence d’autres résultats qui leur semblent importants. Une version texte est disponible en téléchargement.
Figure 1. Repères chronologiques dans la recherche contemporaine sur les faux souvenirs, depuis 1970. (Cliquer sur l’image pour l’agrandir)
Références citées dans la frise temporelle
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