Mise à jour : 3 août 2026
En 2001, le psychologue Daniel Schacter publiait un ouvrage qui allait devenir un classique de la littérature sur la mémoire. Dans The seven sins of memory: How the minds forgets and remembers1, le chercheur américain, de l’université Harvard, offrait une remarquable et accessible synthèse de la recherche scientifique sur ce qu’il appelle les péchés de la mémoire, c’est-à-dire les erreurs, distorsions et autres calamités qui affectent le fonctionnement mnésique. Le narrateur d’À la recherche du temps perdu aurait salué cette entreprise, pour qui « une mémoire sans défaillance n’est pas un très puissant excitateur à étudier les phénomènes de mémoire. »2
Deux décennies plus tard, Daniel Schacter propose une mise à jour de son livre (Schacter, 2021), dont l’essentiel des nouveautés peut-être consulté dans un article synthétique (Schacter, 2022). Les péchés sont toujours au nombre de sept — évidemment ! — et encore classés dans les deux mêmes catégories générales : les péchés d’omission et les péchés de commission (Figure 1).

Vous êtes un pécheur par omission chaque fois que se manifeste l’oubli. Ainsi, le péché de fugacité se manifeste par un oubli des choses avec le temps ; le péché d’absence est la conséquence de votre attention qui vous joue parfois des tours, et vous empêche de stocker certaines informations parce que vous avez été distrait ; et celui de blocage rend impossible l’accès, au moins temporairement, à certains souvenirs qui sont pourtant stockés dans votre mémoire, comme dans l’expérience du mot sur le bout de la langue.
Vous péchez par commission quand vous vous souvenez à tort d’évènements qui ne se sont jamais produits, quand le passé est remémoré de manière erronée, et quand des souvenirs reviennent à votre esprit de façon persistante. Le péché de méprise consiste ainsi à attribuer un souvenir à une mauvaise source (par exemple, vous pensez avoir réellement vécu une expérience, alors que vous l’aviez, en fait, seulement imaginée : vous attribuez à tort à la réalité un souvenir qui découle de votre imagination) ; celui de suggestibilité se manifeste quand vous êtes exposé à des suggestions et à de fausses informations que vous intégrez ensuite dans vos souvenirs des événements ; le péché de biais consiste à se souvenir d’expériences passées en les teintant de vos connaissances, croyances, émotions, idées ou opinions du moment présent. Enfin, le péché de persistance correspond à l’intrusion involontaire et récurrente de souvenirs, tout particulièrement de vécus traumatiques, dans la conscience.
Dans le dernier chapitre du livre, Daniel Schacter tente de montrer que ces vices sont, en fait, des sous-produits d’un système mnésique qui nous permet, par ailleurs, de fonctionner de manière adaptée. Selon les termes de l’auteur, les péchés de la mémoire sont aussi ses vertus : des mécanismes qui nous rendent de fiers services la plupart du temps peuvent nous jouer de mauvais tours dans certaines circonstances.
Par exemple, si oublier des souvenirs peut parfois nous mettre dans l’embarras, dans le même temps, conserver en mémoire des informations devenues obsolètes est inutile. Pour appuyer cette thèse, l’auteur profite de la nouvelle édition de son ouvrage pour explorer des travaux récents qui ont porté sur un groupe restreint d’individus disposant d’une mémoire autobiographique tout à fait exceptionnelle. Celle-ci leur permet de se remémorer dans le détail et avec précision leur passé lointain. Il s’agit, ni plus ni moins, d’un phénomène d’antifugacité. Ce flux de souvenirs autobiographiques, qui submerge souvent leur esprit, est difficilement supporté par ces personnes dites hyperthymésiques. Comme l’homme d’État athénien Thémistocle (524-459 av. J.-C.), lui-même doté d’une excellente mémoire, peut-être auraient-elles préféré savoir comment oublier !
Dans un article paru dans la revue Memory, Alan Baddeley, une autre grande figure de la recherche scientifique sur la mémoire, réagit sur la manière dont Daniel Schacter, et bon nombre de chercheurs contemporains, travaillent sur nos capacités mnésiques (Baddeley, 2022). Le titre de l’article s’énonce ainsi : L’étude de la mémoire se préoccupe-t-elle indûment de ses péchés ?
Le psychologue de l’Université d’York, au Royaune-Uni, reconnaît, bien sûr, tout l’intérêt qui existe à étudier les lacunes de la mémoire. Ce qu’il conteste, en revanche, c’est le fait de négliger les circonstances qui font que celle-ci est souvent performante, en insistant bien trop sur l’analyse de sa faillibilité. L’auteur relate ainsi les résultats de plusieurs travaux qui montrent que, si avec le temps, les personnes oublient bien des détails du passé, les souvenirs qu’ils récupèrent restent pourtant extrêmement précis. Ironie de l’histoire, des experts de la mémoire se sont montrés plutôt pessimistes en prédisant le devenir et l’exactitude future de souvenirs !
| Encadré 1. Le pessimisme conduit au scepticisme |
|---|
| Le pessimisme affiché par certains experts sur le fonctionnement de la mémoire peut avoir des conséquences néfastes. Une revue de la littérature expérimentale révèle que la présence d’un expert de la mémoire lors d’un procès tend à rendre les jurés plus sceptiques quant à la fiabilité des témoignages oculaires (Martire & Kemp, 2011). En conséquence, ils sont moins enclins à condamner l’accusé, même lorsque les preuves sont accablantes (Leippe et al., 2004). Or, l’objectif d’un expert de la mémoire n’est pas de semer le doute systématique sur la valeur des preuves, mais plutôt d’aider les jurés à distinguer celles qui sont fiables de celles qui ne le sont pas (Martire & Kemp, 2011 ; Wise & Kemp, 2020). |
L’oubli, à titre d’illustration, ne constitue pas forcément, selon Baddeley, un péché de la mémoire. Bien au contraire, il en est régulièrement l’allié : il permet de filtrer et de trier les souvenirs, de les organiser et de les prioriser (voir aussi, par exemple, Bjork et Bjork, 2019). Rien de bien nouveau, après tout. En 1881, le philosophe et psychologue français Théodule Ribot (1839-1916) suggérait déjà que :
[…] une condition de la mémoire, c’est l’oubli. Sans l’oubli total d’un nombre prodigieux d’états de conscience et l’oubli momentané d’un grand nombre, nous ne pourrions nous souvenir. L’oubli, sauf dans certains cas, n’est donc pas une maladie de la mémoire, mais une condition de sa santé et de sa vie.
Ribot (1881/1929), pp. 45-46.
Ce sont souvent des considérations pratiques qui ont stimulé les recherches sur les faux pas mnésiques. Par exemple, les problèmes liés au recueil des témoignages oculaires et à la mémoire des abus sexuels infantiles ont encouragé les scientifiques à essayer de mieux comprendre les conditions de formation des faux souvenirs. Ces travaux ont, fort heureusement, conduit à des propositions pour réformer la manière dont les auditions doivent être menées dans un contexte légal.
Cependant, poursuit Alan Baddeley, ces situations sont justement celles qui maximisent, en quelque sorte, la susceptibilité aux erreurs mnésiques (insistance pour retrouver des détails critiques, pression sociale sur le témoin à se souvenir des faits, etc.). Généraliser les résultats obtenus dans ces conditions très particulières au fonctionnement de la mémoire au quotidien n’est peut-être pas approprié, conclut-il.
La position défendue par le chercheur britannique fait écho, en quelque sorte, à ce qu’exprimait le philosophe français Paul Ricœur (2000, pp. 25-26) lorsqu’il nous mettait en garde « […] contre la tendance de maints auteurs à aborder la mémoire à partir de ses déficiences, voire de ses dysfonctions […] ». L’important, selon lui, est « d’aborder la description des phénomènes mnémoniques du point de vue des capacités dont ils constituent l’effectuation ‘heureuse’. »
Alors, péchés ou vertus de la mémoire ? Pour Alan Baddeley, la réponse est claire : la mémoire est « un système dont les vertus l’emportent largement sur ses péchés ». En utilisant une terminologie qui place les erreurs mnésiques sous l’angle de la transgression, Daniel Schacter insinue que ces phénomènes pèsent sur notre système cognitif, alors qu’ils peuvent être bénéfiques selon les circonstances (voir aussi Whitehead et Marsh, 2022).
[La mémoire est] un système
(baddeley, 2022)
dont les vertus l’emportent largement sur ses péchés.
Par ailleurs, Daniel Schacter élabore sa vision des calamités de la mémoire à partir des résultats d’études conduites auprès de personnes issues de sociétés occidentales, éduquées (généralement, des étudiants d’université), industrialisées, riches et démocratiques, désignées dans la littérature en anglais par l’acronyme WEIRD pour Western, Educated, Industrialized, Rich, and Democratic (Oliveira & Baggs, 2023). Dans une revue récente de la littérature, Vredeveldt & de Bruïne (2022) montrent pourtant que la culture façonne le fonctionnement de la mémoire, par exemple, en fonction de la nature collectiviste ou individualiste des sociétés dans lesquelles les personnes vivent, ou selon leur distance vis-à-vis du pouvoir, c’est-à-dire le degré avec lequel elles acceptent une distribution hiérarchique de celui-ci. Analysant les péchés de la mémoire sous l’angle de ces différences culturelles, leur conclusion est la suivante :
Notre synthèse montre que la culture a une profonde influence sur ce qui est oublié (fugacité), sur ce à quoi on prête attention en premier lieu (absence), sur les informations externes qui sont incorporées dans la mémoire (méprise et suggestibilité), sur la façon dont les souvenirs sont colorés par des stéréotypes (biais) et sur la façon dont les traumatismes affectent la mémoire (persistance). Le seul péché de mémoire qui semble être universellement vécu dans toutes les cultures et même décrit de manière identique dans la plupart des langues est le blocage (plus précisément, le phénomène du mot sur le bout de la langue).
Vredeveldt & de Bruïne (2022, p. 468, traduction personnelle).
Pour terminer, j’ai très envie d’établir un parallèle — peut-être à tort — entre ce qui se passe dans le domaine de la mémoire et un autre champ de recherche, celui du raisonnement (voir Baratgin, 2018, et Houdé, 2014, pour des revues du domaine). L’idée qui émerge aujourd’hui est que, non, mon pauvre Aristote, l’Homme ne serait en rien un animal rationnel (Evans, 2021 ; Stich, 2003) ! Il est décrit désormais comme un concentré de biais cognitifs quand il essaye de réfléchir. Ces biais se manifestent, chez un grand nombre de personnes, par des écarts systématiques par rapport aux normes de la logique et aux lois de la probabilité.
La liste de ces erreurs de raisonnement ne cesse de s’allonger. Une véritable « industrie » des biais cognitifs s’est développée, en particulier à propos du biais de confirmation, étudié sous le prisme de la fameuse tâche de sélection de Wason (Mercier & Sperber, 2021).
Le philosophe Pascal Engel (1996 ; 2020) propose une analyse de ces travaux qui ne manque pas de piquant. Il constate que les psychologues sont particulièrement doués pour inventer des situations expérimentales artificielles qui mettent à mal nos capacités de raisonnement. Mais il suffit de modifier le contenu de ces tâches, par exemple en le rendant plus concret ou en formulant un problème probabiliste sous forme fréquentiste, pour que les erreurs de raisonnement deviennent tout à coup moins courantes.
Les erreurs de raisonnement sont seulement des artefacts de l’expérimentateur quand il choisit la mauvaise norme de rationalité. […] Toutes proportions gardées, cela revient à adopter, sur les illusions cognitives, une position qui ressemble à celle que Gibson avait au sujet des illusions perceptives : l’esprit n’a pas d’illusions, il perçoit correctement l’environnement selon des principes « écologiques », ce ne sont que des psychologues habiles qui forgent de toutes pièces des illusions en montant des dispositifs destinés à piéger le système perceptif dans des conditions non écologiques.
Engel (1996, p.316).
Le psychologue Steven Pinker ne dit pas autre chose : « lorsqu’on leur demande de résoudre des problèmes plus proches de leur réalité quotidienne, et présentés comme ceux qu’ils rencontrent naturellement dans le monde, les gens ne sont pas aussi nigauds qu’ils en ont l’air » (Pinker, 2021, p. 14).
Les couacs dans le raisonnement nous ont parfois été survendus comme une preuve irrévocable de l’irrationalité humaine. Mais au bout du compte, Aristote avait peut-être raison (Bloom, 2023). Et nous ne sommes certainement pas non plus de complets nigauds quand nous utilisons notre mémoire !
Références citées
- Baddeley, A. D. (2022). Is the study of memory unduly preoccupied with its sins? Memory, 30(1), 55-59. https://doi.org/10.1080/09658211.2021.1896739
- Baratgin, J. (2018). Raisonnement. In T. Collins, D. Andler, & C. Tallon-Baudry (Eds.), La cognition : du neurone à la société (p. 458‑479). Gallimard.
- Bloom, P. (2023). Psych: The story of the human mind. Ecco.
- Bjork, R. A., & Bjork, E. L. (2019). Forgetting as the friend of learning: Implications for teaching and self-regulated learning. Advances in Physiology Education, 43(2), 164–167. https://doi.org/10.1152/advan.00001.2019
- Engel, P. (1996). Philosophie et psychologie. Gallimard.
- Engel, P. (2020). Manuel rationaliste de survie. Agone.
- Evans, J. St. B. T. (2021). The rationality debate in the psychology of reasoning: A historical review. In M. Knauff & W. Spohn (Eds.), The handbook of rationality (pp. 87–100). The MIT Press. https://doi.org/10.7551/mitpress/11252.003.0008
- Houdé, O. (2014). Le raisonnement. Presses Universitaires de France.
- Leippe, M. R., Eisenstadt, D., Rauch, S. M., & Seib, H. M. (2004). Timing of eyewitness expert testimony, jurors’ need for cognition, and case strength as determinants of trial verdicts. Journal of Applied Psychology, 89(3), 524–541. https://doi.org/10.1037/0021-9010.89.3.524
- Martire, K. A., & Kemp, R. I. (2011). Can experts help jurors to evaluate eyewitness evidence? A review of eyewitness expert effects. Legal & Criminological Psychology, 16(1), 24–36. https://doi.org/10.1348/135532509X477225
- Mercier, H., & Sperber, D. (2021). L’énigme de la raison. Odile Jacob.
- Oliveira, G. S. de, & Baggs, E. (2023). Psychology’s WEIRD problems. Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/9781009303538
- Pinker, S. (2021). Rationalité : ce qu’est la pensée rationnelle et pourquoi nous en avons plus que jamais besoin. Arènes.
- Ribot, T. (1881/1929). Les maladies de la mémoire (28ème édition). Alcan.
- Ricœur, P. (2000). La mémoire, l’histoire, l’oubli. Seuil.
- Schacter, D. L. (2021). The seven sins of memory: How the mind forgets and remembers (Second edition). Houghton Mifflin.
- Schacter, D. L. (2022). The seven sins of memory: An update. Memory, 30(1), 37-42. https://doi.org/10.1080/09658211.2021.1873391
- Stich, S. (2003). L’homme est-il un animal rationnel ? In D. Frisette & P. Poirier (Éds). Philosophie de l’esprit : problèmes et perspectives (p. 113-149). Vrin.
- Vredeveldt, A., & de Bruïne, G. (2022). Not universally sinful : Cultural aspects of memory sins. Journal of Applied Research in Memory and Cognition, 11(4), 465‑470. https://doi.org/10.1037/mac0000089
- Whitehead, P. S., & Marsh, E. J. (2022). Reforming the seven sins of memory to emphasize interactions and adaptiveness. Journal of Applied Research in Memory and Cognition, 11(4), 482‑484. https://doi.org/10.1037/mac0000093
- Wise, R. A., & Kehn, A. (2020). Can the effectiveness of eyewitness expert testimony be improved? Psychiatry, Psychology and Law, 27(2), 315–330. https://doi.org/10.1080/13218719.2020.1733696
Crédit photo
Photo de Juan C. Palacios provenant de Pexels
Note
- La traduction en français de l’ouvrage a paru sous le titre Science de la mémoire : oublier et se souvenir, chez Odile Jacob, en 2003, en omettant volontairement la notion de péché du titre original.
- Proust, M. Sodome et Gomorrhe, p. 1249, dans À la recherche du temps perdu. Quarto Gallimard.