Votre premier souvenir d’enfance, vraiment ?

Enfant dans le brouillard

L’amnésie infantile est sans doute l’un des phénomènes les plus fascinants et intrigants du fonctionnement de la mémoire. Bien que les bébés soient capables d’apprendre et de mémoriser de nouvelles informations, les adultes ne se souviennent pas des événements personnels survenus durant leurs toutes premières années de vie. Dans les cultures occidentales, le premier souvenir autobiographique remonte généralement à une situation vécue entre trois et quatre ans (Peterson, 2020 ; 2021). Ce phénomène n’est pas propre à l’homme, puisqu’il s’observe aussi chez l’animal (Madsen & Kim, 2016).

Mais l’âge du souvenir d’enfance le plus ancien que nous pouvons rapporter est loin d’être gravé dans le marbre (voir Tableau 1). Bien au contraire, plusieurs facteurs socioculturels et individuels peuvent jouer le rôle de curseur temporel. Il est aussi facilement manipulable. Par exemple, si l’on informe les participants à une expérience sur la mémoire que le premier souvenir concerne des événements vécus vers l’âge de deux ans, ils tendront à rapporter leur propre premier souvenir d’enfance comme ayant été vécu plus tôt que les participants à qui l’on informe que ces souvenirs portent sur des événements qui se déroulent vers l’âge de six ans (Klusmann & Wessel, 2019 ; Wessel et al., 2019). Ainsi, en fonction des informations préalables fournies aux participants, les chercheurs peuvent amorcer, en quelque sorte, l’âge du premier souvenir qui sera rapporté.

Je sentis avant de penser : c’est le sort commun de l’humanité. Je l’éprouvai plus qu’un autre. J’ignore ce que je fis jusqu’à cinq ou six ans; je ne sais comment j’appris à lire ; je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur effet sur moi : C’est le temps d’où je date sans interruption la conscience de moi-même.

Rousseau, J.-J. Les confessions. Volume 1, p. 48. Garnier Flammarion.

Image dans le domaine public

L’équipe de Carole Peterson, du département de psychologie de l’Université Mémorial de Terre-Neuve à Saint Jean, au Canada, publie une nouvelle étude qui apporte un élément nouveau sur ce phénomène d’amorçage (Peterson et al., 2026). Les participants à l’étude, tous de jeunes adultes, sont répartis en deux groupes. Dans le premier, l’expérimentateur leur indique que le premier souvenir d’enfance correspond généralement à un événement vécu vers deux ans. Deux exemples de premier souvenir sont ensuite présentés. Dans le deuxième, la procédure est identique, à ceci près que les participants sont informés que le premier souvenir fait référence à un épisode de la vie vécu vers quatre ans. Les sujets sont ensuite invités à se rappeler de leur propre premier souvenir d’enfance et de le dater.

Conformément aux attentes, les résultats de l’expérience révèlent que les participants du premier groupe rapportent un âge du premier souvenir d’enfance plus précoce que celui observé dans le second groupe. La procédure d’amorçage a donc fonctionné. Cependant, un autre aspect de l’étude mérite d’être souligné. Les scientifiques ont eu l’idée de demander aux parents des participants de dater le souvenir rapporté par leur enfant. Cette vérification auprès des parents montre que l’âge réel de l’événement est pourtant le même dans les deux groupes ! Pour les auteurs de l’étude, cela indique que l’amorçage ne pousse pas les personnes à se souvenir d’un souvenir plus ancien, mais les entraîne plutôt à modifier l’âge de leur premier souvenir.

Cette étude suggère donc que les événements de notre enfance ne sont pas horodatés quand nous les vivons, mais que nous reconstruisons probablement l’âge auquel nous pensons les avoir vécus en fonction des informations disponibles et croyances au moment même où nous nous en souvenons. La datation de notre premier souvenir d’enfance étant donc incertaine, nous sommes particulièrement vulnérables aux influences sociales (pression de se conformer à l’interviewer) et aux effets d’ancrage (utiliser l’âge suggéré comme point de référence cognitif) quand il nous est demandé de remonter le temps de notre mémoire.

Type de facteurFacteur spécifiqueDescription
Facteur socioculturelCultureLes participants occidentaux rapportent un premier souvenir généralement plus ancien que les participants d’origine asiatique. 
EnvironnementLes personnes ayant grandi dans un milieu urbain rapportent un premier souvenir plus ancien que les personnes ayant grandi dans un milieu rural. 
Relations parent-enfantAvoir eu des parents chaleureux et impliqués, communiquant de manière élaborée sur le passé avec leur enfant, est associé au rappel de souvenirs d’enfance plus anciens.
Structure familialeÊtre l’aîné d’une fratrie ou avoir grandi au sein d’une famille nombreuse est associé à de premiers souvenirs plus précoces.
Facteur individuelGenreSi les femmes peuvent rapporter un premier souvenir plus précoce que les hommes, cette différence n’est pas observée dans toutes les études. De plus, le genre peut interagir avec des facteurs culturels et la méthode utilisée pour recueillir les souvenirs.
Niveau d’étudeUn niveau d’étude élevé est associé à de premiers souvenirs plus précoces. 
Niveau intellectuelLes personnes obtenant un score élevé dans des tests d’intelligence présentent des premiers souvenirs d’enfance plus anciens.
Facteur méthodologiqueAmorçageSuggérer un âge (2, 4 ou 6, par exemple) du premier souvenir influence l’âge du premier souvenir qui sera rapporté par les participants.
Critère de codage des souvenirsL’âge du premier souvenir dépend du niveau de spécificité qu’utilisent les chercheurs pour coder les souvenirs des participants.
Effet d’une première tâche de mémoireLorsque les participants réalisent d’abord une tâche de fluidité mnésique, durant laquelle ils doivent se remémorer, dans un court délai, le plus grand nombre de souvenirs d’événements vécus dans leur petite enfance, ils rapportent ensuite un premier souvenir plus précoce qu’en l’absence de cette tâche. 
Nombre de souvenirs demandésLes participants invités à se remémorer leur premier souvenir d’enfance, puis à tenter de se rappeler un souvenir encore plus ancien, et ainsi de suite, ont rapporté un premier souvenir plus précoce que ceux à qui l’on a simplement demandé de se souvenir d’un seul événement d’enfance qui leur semble le plus ancien. 
Type d’entretienLes entretiens oraux individuels produisent des souvenirs plus précoces que les questionnaires écrits en groupe.  
Tableau 1. Sélection de facteurs influençant l’âge du premier souvenir autobiographique chez l’adulte (d’après Davis et al., 2008 ;  Perterson, 2020 ; 2021)

Références citées

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 Jakub Kriz sur Unsplash